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L’eau en Tunisie : gestion de la rareté, conjecture de pénuries

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Par Mustapha Besbes

Hydrogéologue, Professeur émérite à l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis

Membre Associé Etranger de l’Académie des Sciences de l’Institut de France

Conférence du 28 Mai 2011 à l’Auditorium de l’INAT

 

Organisée par le Groupe de Réflexion Citoyenne (GREC) de Français du Monde - ADFE – Tunisie

Avec le concours de l’Institut National Agronomique de Tunis (INAT)


Après  la conférence donnée par Larbi Bouguerra, le 19 Février 2011 au cours de laquelle avaient été abordés les problèmes de l’eau dans le Monde sur un plan général, et à l’heure où s’ouvre un débat  public sur la place de l’eau dans l’avenir de la Nation, cette seconde rencontre a voulu contribuer à ce nouveau débat plus spécifique à la Tunisie *1

Préambule

En Tunisie la politique de l’eau est fondée sur 5 piliers :

  1. L’attribution du secteur de l’eau au Ministère de l’Agriculture
  2. Le Ministère de l’Environnement a également quelques responsabilités dans ce domaine, sans moyens suffisants, ce qui constitue une dichotomie entre mobilisation et protection
  3. Deux monopoles séparés et sans synergie entre eux, sont en charge de l’eau : la SONEDE pour l’eau potable et l’ONAS pour l’assainissement
  4. Le centralisme hydraulique a été considéré comme un fondement de la cohésion sociale *2.
  5. Gestion communautaire déléguée de la gestion de l’irrigation et de l’eau potable rurale

La situation tunisienne n’est pas courante dans le monde où la gestion de l’eau urbaine est souvent confiée à une institution spécifique, moins fragmentée et moins soumise aux impératifs de production

Sur le plan international le débat sur l’eau est animé par les scientifiques et dominé par plusieurs  lobbies :

  • Les bailleurs de fonds
  • Les écologistes
  • Les multinationales

Historiquement, des déclarations, lois et règlements ont été émis au cours des années *3

A la suite de ces prises de position ont eu lieu des alarmes répétées sur la gestion de  l’eau, une prise de conscience planétaire de  la limite des ressources en eau, la définition du principe de l’eau virtuelle *4

Rappel sur le cycle de l’eau

Sur le sol, l’eau de pluie se répartit en trois parties :

L’eau verte qui est absorbée par les plantes et les cultures puis libérée dans l’atmosphère par évapo-transpiration (en général autour de 60% )

L’eau bleue ruisselle  et gagne rivières, lacs et s’infiltre  dans le sol vers les nappes aquifères (autour de 39%)

La notion d’eau blanche est moins classique : c’est l’eau qui  tombe sur les terres non cultivées et ne servirait donc à rien mais notion à revoir

Sur le plan mondial : Le monde de la soif ?

Selon les experts de la FAO il existe des zones menacées de pénurie en eau : l’Egypte arrive au premier rang, la Tunisie au 9ème. Les alarmes ont d’abord  visé l’an 2000 – où rien de spécial ne s’est produit- et maintenant l’an 2050 : on verra ce qu’il en est pour la Tunisie.

La notion de sécurité hydrique : définie comme l’accès durable en quantité suffisante à des eaux de qualité acceptable, elle est évaluée par des indicateurs chiffrés :

  • 1700 m3/habitant/an = le seuil de pénurie
  • < de 1000 m3/hab/an constitue  une pénurie chronique
  • < de 500m3/Hab/an caractérise une pénurie structurelle

L’eau virtuelle : liée aux produits *5 elle entre dans les échanges commerciaux en particulier internationaux et on évalue son flux total dans le monde à 1580km3/an

Suivant le commerce et les échanges de marchandises on évalue les flux totaux d’eau virtuelle dans le monde à 1580 km3/an. 7 pays à eux seuls couvrent 70 % des exportations de céréales, 10 pays totalisent 45% des importations.

L’Eau en Tunisie

La Tunisie se divise en trois grandes régions hydrologiques

La  région de la Medjerda au nord et le Cap Bon,  le Centre, et le Sud

Il existe de plus quelques infiltrations  aux frontières

La pluviométrie est très différente selon les régions : Dans le Nord  il tombe en moyenne 1200 mm d’eau par an et au Sud seulement 50 mm (comme au Caire)

Les précipitations totales dans le pays sont en moyenne de 36 milliards de m3 par an, soumises à de grandes variabilités selon les années, mais cette moyenne  est stable sur de longues périodes.

Les données climatologiques disponibles montrent une tendance à l’augmentation de la température :

1,5° environ au cours du XX° siècle.

Les « réservoirs » d’eau dans le pays

  • Les grands barrages : il y en a 26 ou 28 en Tunisie ils  reçoivent l’eau de pluie et de ruissellement.  Il y a  dans le Nord  des eaux de surface excédentaires et on estime qu’entre 2000 et 2006 environ 10 milliards de m3 d’eau ont été déversés (perdus ?) comme trop plein
  • Les aquifères au nombre de 470 couvrent les 2/3 du sous-sol du pays soit 104 000 km2 ce qui représente 1hectare d’aquifère par habitant ce qui est très élevé (0,4 en France). Les nappes du Sud représentent à elles seules 2100 milliards de m3, soit 10 000 ans de consommation au rythme actuel. lls sont situés dans les régions où il  pleut peu, et absents là où la pluviométrie est plus forte.

Ceci explique une spécialisation régionale, certaines régions étant exportatrices et d’autres importatrices d’eau.

Le cycle des eaux pluviales

Alors qu’en général 60% environ de l’eau qui tombe en pluie sont absorbés et s’évaporent et 39% s’écoulent et/ou vont dans les nappes souterraines, en Tunisie 90% s’évaporent et 10% seulement s’écoulent. On rappelle l’importance capitale de l’eau verte et il est a déplorer le manque de recherche et d’intérêt à son égard.

De grands transferts d’eau ont lieu entre les  diverses régions : ceux-ci doivent être acceptés et concertés entre les acteurs régionaux. Par exemple l’intérieur, riche en eau, en déverse vers les régions urbaines côtières, ce qui peut être à l’origine de litiges.

L’irrigation utilise 80% des ressources en eau : essentiellement des eaux souterraines, 3 fois moins d’eaux de surface et très peu d’eaux usées (recyclées ?)

La croissance démographique en Tunisie risque-t-elle d’interférer sur l’eau ? Les plus récentes prévisions évaluent à 12.500.000 la population en 2050, bien au-dessous des évaluations plus anciennes, ce qui est plutôt rassurant. Il ne faut pas oublier que le cycle d’utilisation de l’eau par l’homme restitue environ 50% des eaux utilisées dans le milieu.

En ce qui concerne l’indice de vulnérabilité à la pénurie en d’eau c’est-à-dire le taux d’exploitation des ressources hydrauliques : la Tunisie est dans la zone rouge. Mais elle a encore des gisements de ressources à mobiliser. On envisage le transfert d‘eaux usées de la capitale vers les campagnes (région du Mornag en particulier où la nappe est appauvrie)

La dégradation des ressources en eau ; on note une baisse des niveaux dans les aquifères du Sud, ce qui a parfois pour effet d’en augmenter la salinité. Une baisse trop importante de niveau des nappes  risque de provoquer un appel d’eau de mer qui inonderait les ressources en eau douce.

On calcule que si la surexploitation actuelle dans le Sud persiste les aquifères seront taries dans …10 000 ans ; mais ce délai passe à 800 ans pour les aquifères du Nord. Quant aux nappes phréatiques plus superficielles leur surexploitation risque de les faire disparaître dans les 100 ans qui viennent.

La dégradation de la qualité des eaux*6 peut être due à leur salinisation (ainsi, il faudrait drainer les eaux des oasis qui, trop salées, peuvent entraîner la mort des palmiers), mais aussi à leur pollution par les engrais et divers adjuvants chimiques largement utilisés en agriculture et dans l’industrie (El Borma). (Le lac d’El Borma, quant à lui est pollué par les hydrocarbures. En effet il résulte du rejet des eaux utilisées pour l’extraction et est situé 80 mètres au-dessus d’une nappe aquifère que ses eaux qui contiennent encore de faibles quantités d’hydrocarbures contaminent. Les eaux polluées migrent vers le nord – région de Tozeur – et rien n’est fait pour résoudre ce grave problème.)

Sécurité alimentaire elle dépend bien entendu des ressources en eau : chaque Tunisien consomme 1500m3 d’eau incluse dans ses aliments, par an. L’indice de dépendance vis-à-vis de l’eau, pour l’alimentation est de 30% actuellement et sera de 58% en 2030, en ce qui concerne les cultures pluviales Il convient de favoriser les cultures  pluviales d’oliviers et de céréales

CONCLUSION ET PERPECTIVES

Un message critique en direction de ceux qui parlent de pénurie ou annoncent des catastrophes ; la Tunisie a encore des ressources à mobiliser : eaux vertes et amélioration des connaissances sur l’eau bleue. Pourquoi subventionner l’irrigation et pas l’arrosage pluvial ?

Les nappes les plus surexploitées du Centre et du littoral seront taries dans les 100 ans si on maintient le rythme actuel d’exploitation : il est urgent de réagir.

Pour répondre aux grands défis de l’eau il faudra dans l’avenir

  • Pour améliorer la sécurité alimentaire : optimiser les flux d’eau virtuelle, évaluer le coût élevé en eau bleue de la production des dattes, optimiser le potentiel de l’eau verte en équilibrant les cultures par exemple de céréales et d’oliviers
  • Le bilan hydrique national peut être amélioré : généraliser les systèmes d’information, recourir à la modélisation. Mieux utiliser la recherche scientifique. Rechercher des ressources hydrauliques mobilisables additionnelles. Stockage souterrain de l’eau verte…bleue
  • Les eaux souterraines  constituent un double dilemme : arbitrer entre protection des nappes et développement économique, développer la prise de conscience des usagers et leur responsabilité, renforcement des règlements d’exploitation, et de leur respect, promotion de la gestion communautaire raisonnée des nappes souterraines*6
  • La modernisation de la gouvernance de l’eau est le dernier défi et non des moindres avec plus d’Etat et un Etat plus fort avec des moyens coercitifs applicables en cas de besoin. Plus de subsidiarité et la démocratisation de la gestion locale de l’eau. Plus de connaissance avec : la promotion de la gestion de l’eau à l’école, la formation des agriculteurs à l’hydrologie.
  • Donc  démocratie mais aussi éducation, information et les moyens de faire appliquer la réglementation quand elle est transgressée

Discussion

Sujets abordés : éducation des enfants

Transferts d’eau d’une région à l’autre

Démocratie dans les décisions

Influences politiques sur la gestion de l’eau

Dessalement

Doutes sur les données anciennement admises à réévaluer

Bilan précis des structures existantes

Atlas de l’eau en Tunisie

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*1  Ce compte rendu a été complété par les éléments de synthèse transmis par le conférencier

*2 Rapprochement avec le Despotisme oriental (Karl Wittfoguel) : celui-ci basé de tout temps sur les grands travaux hydrauliques  ( ex : avant notre ère construction du grand canal reliant Shangaï à Pékin et mesurant plus de 2000km). La cause de l’eau a modelé les civilisations. Ainsi le Nil pour l’Egypte, le Tigre et l’Euphrate pour la Mésopotamie, les travaux sur le Mississipi aux USA , qui en ont fait le premier producteur de céréales du monde,  en Israël le canal unique centralisant la fourniture d’eau, en Libye la grande rivière artificielle,  Singapour qui a construit son identité autour de sa gestion de l’eau( épuration des eaux usées)

*3  UNESCO : dans le but de pérenniser la paix, a placé, parmi ses premières tâches, les problèmes hydrauliques dans les zones arides ;

  • Loi française de 1964 qui intervient au niveau de la gestion, et définit tant les « pollueurs – payeurs » que les « préleveurs – payeurs »
  • Club de Rome : les problèmes de croissance doivent être confrontés avec la finitude des ressources.
  • Tunisie : décision et application d’un « Code des Eaux »
  • 1987 ONU : réflexion et définition du principe du développement durable

*4  L’eau virtuelle est définie comme la quantité d’eau nécessaire pour fabriquer un produit quelconque, alimentaire en particulier

*5  Par exemple la production d’un kilo de dattes demande 70m3 d’eau ce qui donne 50 litres par datte

*6 Suivre l’exemple de l’Inde où la gestion de l’eau est faite par les ruraux eux-mêmes en coordination étroite sur le terrain avec les ingénieurs responsables. Une seule association de ce genre existe en Tunisie